12 - Peinture sur bois, sur toile, etc.

12.2 – Peinture sur bois, sur toile, etc.

D’ailleurs, il en fut à peu près de même dans tout l’Occident, tant que l’exercice de la peinture y resta le lot en quelque sorte exclusif des artistes venus de Constantinople. C’est ainsi que nous trouvons, dans quelques manuscrits célèbres du huitième et du neuvième siècle, des compositions qui nous représentent très- exactement l’état de l’art, à ces époques reculées,où tous les tableaux ont été détruits par la secte des iconoclastes. Près de dix siècles s’écoulèrent, en effet, pendant lesquels il sembla que les races occidentales se refusassent à tout sentiment d’individualité et d’initiative artistiques. Pendant cette longue période, on vit, dans nos contrées, les peintres grecs, arbitres suprêmes du goût et du savoir, imposer leur maigre manière, enseigner leur étroite science. On dirait que l’art fut toujours, chez eux, un véritable instinct. De constantes immigrations ont lieu, qui les amènent en tous temps sur tous les points de notre sol, et aucun d’eux n’y apporte rien que n’y aient apporté déjà ses devanciers. Font-ils souche dans leur patrie nouvelle, le fils répète les œuvres du père, l’élève ne regarde jamais devant lui; pour modèle, pour idéal, il se propose exclusivement l’œuvre de son devancier, et la pauvre tradition se continue, sans élan, sans progrès; le génie est absent, ou, si l’étincelle jaillit du ciel, ce n’est que pour s’éteindre en tombant sur la terre, faute d’une âme qui la recueille et en puisse être embrasée (fig. 228). Les maîtres grecs affectent sans doute quelque fierté du grand nom originaire qu’ils portent, mais ils n’en sont pas moins la preuve vivante que le vieux sang des Zeuxis, des Protogène, des Apelle, avait tari ses sources,dès les anciens temps. L’Orient avait achevé pour jamais son antique rôle de création artistique, et tout au plus, pendant le Moyen Age, sembla-t-il providentiellement destiné à conserver le germe que l’Occident devait féconder.

C’est à l’Italie, et plus particulièrement à la Toscane, que revient l’honneur d’avoir vu poindre , vers la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième, l’aurore de ce grand réveil. Déjà cependant les noms de Giunta de Pise, de Guido de Sienne, de Duccio, avaient ouvert la liste glorieuse des artistes italiens, qui, les premiers, tentèrent de modifier l’immuable manière grecque, tentative encore insignifiante, sans doute, pour qui envisage l’immense progrès plus tard accompli ; mais, si peu apparent qu’il puisse être, le premier pas fait hors de la voie séculairement battue n’est-il pas souvent le témoignage de la plus valeureuse audace? Dire d’exemple à ceux qui vous succéderont dans la carrière : « C’est là qu’il faut tendre, »n’est-ce pas, surtout en fait d’art, tout ce que peuvent d’énergiques novateurs qu’enchaînent les vieilles traditions? Ne leur a-t-il pas fallu s’épuiser en efforts surhumains, pour faire, dans le réseau d’obstacles qui les enserre, la brèche,en quelque sorte inappréciable, par où le progrès pénétrera, pour détruire l’ancien état de choses? En 1240, naquit Cimabuë,qui, adolescent, s’éprit de l’art, en regardant travailler les peintres grecs qu’on avait appelés à Florence pour décorer la chapelle des Gondi. On veut faire de lui un savant, un légiste; mais il obtient de laisser la plume pour le pinceau, et aux leçons des timides byzantins se forme bientôt un maître, dont toutes les pensées se tournent dès lors vers la rénovation, vers l’émancipation d’un art qu’il a trouvé condamné à une sorte de mortelle immobilité. Grâce à lui, l’expression des figures, jusque-là toute conventionnelle, s’anime d’un sentiment plus vrai; les lignes, jusque-là roides et sèches, se brisent avec une grâce bien entendue-,la couleur, jusque-là plate et morne, prend un doux éclat, un relief harmonieux. On dit que le chef-d’œuvre de Cimabuë , cette Madone qui se voit encore dans l’église Santa-Maria-Novella, fut porté processionnellement à la place qu’elle occupe aujourd’hui , par la foule , qui en acclamait l’auteur, et on ajoute que la joie du peuple, à la vue de ce tableau, fut si grande que le quartier où était situé l’atelier du peintre reçut de cet événement le nom de Borgo Allegri le Bourg Joyeux). Or, un jour que Cimabuë se trouvait dans la campagne, il remarqua un pâtre, un enfant, qui s’amusait à dessiner sur un rocher les brebis qu’il gardait. Le peintre emmena le pâtre, qui devint son élève de prédilection, et qui fut le célèbre Giotto, ardent, heureux continua-teur de la grande réforme entreprise par Cimabuë. Giotto, le premier entre les artistes des temps modernes, osa entreprendre et sut réussir des portraits; c’est à lui que nous devons de connaître les traits réels du Dante, son ami,et l’on admire encore, au moins comme manifestations d’un génie puissam-ment aventureux, les peintures qu’il a laissées dans l’église Sainte-Claire, à Naples, dans la cathédrale d’Assise, et surtout dans le Campo-Santo de Pise, où il a peint fresque l’histoire de Job.

Giotto s’éteignit en 1336; mais en laissant, pour continuer son œuvre,Taddeo Gaddi, Giottino, Stefano, André Orcagna et Simon Memmi, qui devaient, pour ainsi dire, ouvrir chacun quelque voie nouvelle. C’est au Campo-Santo de Pise, qu’il faut voir quelle a été la puissance du génie de ces maîtres, d’André Orcagna surtout, qui y a représenté, avec autant de suavité et de charme que d’énergie sombre et terrible, le Songe de la Vie,en face du Triomphe de la Mort. Taddeo Gaddi reste le disciple fervent dumaître, et le continue dans la délicate correction du dessin, dans la fraîche animation du coloris. Stefano lui succède, par la hardiesse des compositions, par la prescience de l’étude du nu et des effets de perspective, jusque-là négligés. Giottino hérite de ses graves inspirations. Memmi s’efforce de le rappeler, par le sentiment mystique et gracieux; Orcagna, à la fois peintre,sculpteur, architecte, poëte, semble tour à tour mis en possession de toutes les facultés que ses condisciples se sont partagées, pour traduire avec le même succès les sombres terreurs infernales et les sublimes visions célestes.

Et qu’on ne croie pas que le progrès dont ces peintres s’étaient faits les apôtres s’effectuât sans soulever des résistances. Outre les maîtres grecs, qui durent naturellement engager ou plutôt soutenir la lutte contre les novateurs,quelques personnalités se trouvèrent, parmi les artistes italiens, pour embrasser énergiquement le parti du passé. Citons seulement Margaritone d’Arezzo, qui consuma sa longue existence dans un stérile dévouement à une cause d’avance perdue, et dont nous n’aurions peut-être pas prononcé le nom, si l’art ne lui devait quelque gratitude pour le service qu’il lui rendit en substituant l’usage des toiles préparées pour la peinture à celui des panneaux de bois,qui avaient été jusqu’alors exclusivement employés, et qui offraient de nombreux inconvénients, surtout pour les ouvrages d’une certaine dimension.

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