Siège et conquête de Saint Jean d'Acre (1187-1190)

Livre Huitième (Page 260)

Les chrétiens, attribuant cette retraite à la crainte, sentirent se l’animer leur courage, et reprirent avec ardeur les travaux du siége. Restés maîtres de la plaine, ils étendirent leurs lignes sur toute la chaîne des collines qui entourent la plaine de Ptolémaïs. Le marquis de Montferrat avec ses troupes, les Vénitiens, les Pisans, et les croisés commandés par l’archevêque de Ravenne et par l’évêque de Pise, campaient vers le nord, et s’étendaient depuis la mer jusqu’à la route de Damas. Près du camp de Conrad, les hospitaliers avaient déployé leurs tentes dans un vallon qui leur appartenait avant la prise de Ptolémaïs par les musulmans. Les Génois occupaient la colline que les historiens contemporains appellent le mont II, Les Français et les Anglais, qui voyaient devant eux la tour Maudite, étaient placés au centre, sous les ordres des comtes de Dreux, de Blois, de Clermont, des archevêques de Besançon, de Cantorbéry. Près du camp des Français flottaient les étendards des Flamands que commandaient l’évêque de Cambrai et Raymond II. vicomte de Turenne. Guy de Lusignan campait avec ses soldats et ses chevaliers sur la colline de Thuron; cette partie du camp servait comme de citadelle et de quartier général à toute l’armée. Le roi de Jérusalem avait auprès de lui la reine Sibille, ses deux frères, Geoffroi et Aimar de Lusignan ; Homfroy de Thoròn, l’époux de la seconde fille d’Amaury: le patriarche Héraclius et le clergé de la ville sainte. Les chevaliers du Temple et la troupe de Jacques d’Avesnes avaient placé leurs quartiers entre la colline de Thoron et le Bélus, et gardaient le chemin qui conduit de Ptolémaïs à Jérusalem. Au midi du Bélus, on voyait les tentes des Allemands, des Danois et des Frisons : ces guerriers du Nord, commandés par le landgrave de Thuringe et le duc de Gueldre, bordaient la rade de Ptolémaïs et protégeaient le débarquement des chrétiens qui arrivaient d’Europe par la mer.

Tels étaient la disposition de l’armée devant Ptolémaïs et l’ordre qui fut conservé pendant tout le siége. Les chrétiens creusèrent des fossés au penchant des collines dont ils occupaient les hauteurs : ils élevèrent autour de leurs quartiers de hautes murailles, et leur camp fut tellement fermé, dit un historien arabe, que les oiseaux pouvaient à peine y pénétrer. Tous les torrents qui tombaient des montagnes voisines avaient franchi leurs rivages, et couvraient la plaine de leurs eaux. Les croisés n’avaient plus à craindre d’être surpris par l’armée de Saladin, et poursuivaient sans relâche le siége de Ptolémaïs. Leurs machines battaient jour et nuit les remparts de la ville. La garnison opposait une résistance opiniâtre, mais elle ne pouvait se défendre sans le secours de l’armée musulmane. Chaque jour des pigeons qui portaient des billets sous leurs ailes, des plongeurs qui se jetaient à la mer, venaient avertir Saladin des dangers de Ptolémaïs.

[1190.] Ainsi se passa la saison des pluies. Aux approches du printemps, plusieurs princes musulmans de la Mésopotamie et de la Syrie vinrent se ranger avec leurs troupes sous les étendards du sultan. Alors Saladin quitta la montagne de Karouba, et son armée, descendant vers la plaine de Ptolémaïs, s’avança à la vue des chrétiens, les enseignes déployées, au bruit des cymbales et des trompettes. Les croisés eurent bientôt des combats à soutenir; les fossés qu’ils avaient creusés furent souillés de leur sang et devinrent leurs propres sépulcres. L’espoir qu’ils avaient de s’emparer de la ville s’évanouit à l’aspect d’un ennemi formidable. Ils avaient construit, pendant l’hiver, trois tours roulantes semblables à celles que montait Godefroy de Bouillon à la prise de Jérusalem. Ces trois tours s’élevaient au-dessus des murailles de Ptolémaïs et menaçaient de renverser la ville. Mais, tandis que l’industrie guerrière des assiégeants augmentait ainsi leurs moyens d’attaque, un habitant de Damas, enfermé dans la place, leur opposait des inventions de son génie opiniâtre. Il avait composé un nouveau feu grégeois auquel rien ne pouvait résister, et, dans une bataille générale, au moment où les deux armées étaient aux prises, tout à coup les tours de bois des chrétiens furent consumées et réduites en cendres, comme si elles eussent été frappées par la foudre du ciel. A la vue de cet incendie, la consternation fut si grande dans l’armée chrétienne, que le landgrave de Thuringe crut que Dieu ne protégeait plus la cause des croisés et quitta le siége de Ptolémaïs pour retourner en Europe.

Saladin attaquait sans cesse les Francs et ne leur laissait point de repos. Toutes les fois que les chrétiens livraient un assaut à la ville, le bruit des cymbales et des tambours retentissait sur les remparts pour avertir les troupes musulmanes, qui volaient aux armes et venaient menacer le camp des croisés.

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