Siège et conquête de Saint Jean d'Acre (1187-1190)

Livre Huitième (Page 261)

La rade de Ptolémaïs était souvent couverte de vaisseaux venus d’Europe et de navires musulmans sortis des ports de l’Égypte et de la Syrie. Les uns apportaient des secours à l’armée chrétienne, les autres à la ville. De loin on voyait s’élever dans les airs et se mêler ensemble les mâts surmontés de l’étendard de la croix, et les mâts qui portaient les drapeaux de Mahomet. Plusieurs fois les Francs et les Turcs furent témoins des combats que leurs flottes, chargées d’armes et de vivres, se livraient près du rivage; la victoire ou la défaite apportaient tour à tour l’abondance ou la famine dans la ville ou dans le camp des chrétiens, A la vue d’une bataille navale, les guerriers de la croix et ceux de Saladin, frappant sur leurs boucliers, annonçaient par leurs cris leurs espérances ou leurs alarmes ; quelquefois même les deux armées s’ébranlaient, s’attaquaient dans la plaine pour assurer la victoire ou venger la défaite de ceux qui combattaient sur les flots.

Dans ces combats, les musulmans tendaient souvent des embûches aux chrétiens, et ne dédaignaient point d’employer tous les stratagèmes de la guerre. Les croisés, au contraire, n’avaient de confiance qu’en leur valeur et dans leurs armes. Un char, appelé Standart par Gauthier Vinisauf et par les Italiens Caroccio, sur lequel s’élevait une tour surmontée d’une croix et d’un drapeau blanc, leur servait de point de ralliement et les conduisait au milieu des batailles. Quand l’armée s’ébranlait, l’ardeur du butin leur faisait bientôt abandonner leurs rangs; leurs chefs, dont l’autorité était trop souvent méconnue, dans le tumulte des combats, devenaient eux-mêmes de simples soldats au milieu de la mêlée, et ne pouvaient opposer à l’ennemi que leur lance ou leur épée. Saladin, plus respecté des siens, commandait une armée disciplinée, et profitait souvent du désordre et de la confusion des chrétiens, pour les combattre avec avantage et leur arracher la victoire. Chaque bataille commençait au lever du jour; les croisés étaient presque toujours victorieux jusqu’au milieu de la journée; quelquefois ils avaient envahi et pillé les tentes des musulmans; et le soir, lorsqu’ils revenaient chargés de dépouilles, leur camp se trouvait attaqué, envahi par l’armée de Saladin ou par la garnison de la place.

Depuis que le sultan avait quitté la montagne de Karouba, une flotte égyptienne était entrée dans le port de Ptolémaïs. En même temps Saladin avait reçu dans son camp son frère Malek-Adhel, qui lui amenait des troupes levées en Égypte. Ce double renfort donnait aux infidèles l’espérance de triompher des chrétiens: mais leur joie ne tarda pas à être troublée par les bruits qui se répandaient alors en Orient. On venait d’apprendre que l’empereur d’Allemagne avait quitté l’Europe à la tête d’une nombreuse armée, et qu’il s’avançait vers la Syrie. Saladin envoya des troupes au-devant d’un si redoutable ennemi, et plusieurs princes musulmans quittèrent l’armée du sultan pour aller défendre leurs États, menacés par les croisés qui arrivaient d’Occident. Des ambassadeurs furent envoyés au calife de Bagdad, aux princes de l’Afrique et de l’Asie, aux puissances musulmanes de l’Espagne, pour les engager à réunir leurs efforts contre les ennemis de l’islamisme. Dans une des lettres qu’il écrivait au calife, Saladin exprimait ses alarmes sur l’invasion continuelle des Francs. « Non-seulement, dit-il, le pape de Rome a de sa propre autorité restreint les chrétiens « dans le boire et le manger, mais encore il a menacé d’excommunication quiconque ne marcherait pas dans « un esprit de piété à la délivrance de Jérusalem. Il promet de partir lui-même au printemps prochain avec « une grande multitude. Si la chose est ainsi, tous les chrétiens, hommes, femmes et enfants, voudront le suivre, et alors nous verrons accourir tous ceux qui croient au Dieu engendré. »

Tandis que les musulmans imploraient ainsi des secours, les croisés demandaient chaque jour à grands cris qu’on les conduisit au combat. Dans leur impatience, ils craignaient que les Allemands ne vinssent partager avec eux la conquête de Ptolémaïs. La multitude presse les chefs de donner le signal de la bataille et de déployer les enseignes victorieuses de la croix. Les chefs, qui ne jugeaient pas l’occasion favorable, cherchent par leurs discours à calmer cette ardeur imprudente: le clergé fait parler le ciel pour ramener les soldats à la discipline. Mais tous les efforts des ecclésiastiques et des princes sont inutiles. Le plus grand nombre des pèlerins méprisent à la fois les conseils de la prudence humaine et les menaces de la colère divine. Le jour de la fête de saint Jacques, la révolte et la violence ouvrent toutes les portes du camp, et

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